Qui a perdu la Russie ?

Par Sylvie Kauffmann

Les nuits d’été peuvent être chaudes à Varsovie et celle-là, le 24 août 1993, le fut particulièrement. Boris Eltsine, alors président de la Fédération de Russie, venait d’atterrir pour sa première visite officielle ; faisant fi du protocole, Lech Walesa, son homologue polonais, lui proposa de dîner en tête-à-tête, tard, entre leaders révolutionnaires, sans s’encombrer de leurs délégations respectives. Bien disposé, le Russe accepta l’invitation.

Cet épisode, peu connu dans ses détails, aurait pu être anecdotique, un parmi d’autres dans l’extraordinaire accélération de l’histoire que vivait cette partie du monde depuis quatre ans et la chute du mur de Berlin. La guerre froide était finie, l’Allemagne réunifiée, l’URSS enterrée, le pacte de Varsovie démantelé. Il restait, pourtant, beaucoup à faire. La Russie, notamment, l’immense Russie, sonnée, affaiblie, mais toujours inspirée par sa puissance passée, n’avait pas encore trouvé sa place. La Pologne, elle, avait enfin arraché la sienne, avec une obsession : s’arrimer fermement à la communauté occidentale des démocraties de marché. Que, plus jamais, on lui fasse le coup de Yalta ! Les nouveaux dirigeants polonais, issus du mouvement syndical Solidarnosc, engagés dans une courageuse transition postcommuniste en mode « thérapie de choc », voulaient des garanties. La meilleure, à leurs yeux, passait par l’adhésion à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN).

C’est là que le déroulement du dîner au sommet de Varsovie devient déterminant. La question de l’élargissement de l’OTAN, institution de la guerre froide par excellence, créée par les Etats-Unis en 1949 pour défendre le camp occidental contre le camp soviétique, est rapidement devenue, dès la réunification allemande, en 1990, un point de tension crucial entre Moscou, Washington, l’Europe de l’Ouest et les nouvelles démocraties d’Europe centrale. Mikhaïl Gorbatchev, alors numéro un de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), obtient l’assurance que si la République démocratique allemande (RDA) rejoint l’OTAN sous la bannière de l’Allemagne réunifiée, elle n’accueillera pas de troupes de l’OTAN sur son territoire. Mais la RDA n’est pas la seule candidate. Les jeunes démocraties, à peine sorties du giron soviétique, brûlent de rejoindre elles aussi l’Alliance atlantique ; leurs nouveaux amis occidentaux, cependant, freinent des quatre fers au début, soucieux de ne pas déstabiliser un peu plus la Russie.

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