Toujours plus loin dans le surréalisme. La sortie de Donald Trump suggérant d’injecter du désinfectant dans le corps humain pour lutter contre le coronavirus a fait le tour du monde. Entre éclat de rire et consternation, les médecins unanimes ont mis en garde les Américains contre tout essai de ce genre, en général réservé à ceux qui tentent de mettre fin à leurs jours. Placerait-on une scène pareille dans une fiction que le public crierait à l’invraisemblance. Alfred Jarry lui-même, écrivant une suite de ses Ubu, n’y aurait sans doute pas pensé.

Cette publicité pour l’élixir du docteur Trump, au vrai, n’est que la dernière d’une longue série de déclarations aussi baroques que péremptoires proférées par le président américain depuis le début de la crise. Le Président a d’abord nié le danger avec force arguments, puis il a proposé de ne rien faire pour lutter contre l’épidémie, de manière à préserver le mode de vie américain, suggérant ainsi le sacrifice délibéré des malades pour sauver l’économie. Il a ensuite annoncé un retour à la normale à Pâques et critiqué les mesures de confinement prises par les gouverneurs, avant de demander soudain l’isolement total de l’Etat de New York. Puis il a prophétisé sans crier gare une hécatombe de 200 000 morts en expliquant qu’au-dessous de ce chiffre effrayant, son administration aura remporté un grand succès. Il s’est surtout félicité du seul résultat important à ses yeux : les audiences records de ses conférences de presse quotidiennes. Bref, tandis que le bilan des morts dues au coronavirus vient de dépasser celui de la guerre du Vietnam, il a fait une nouvelle fois la preuve de son encyclopédique ignorance, de sa forfanterie maladive et de son abyssal mépris pour tout ce qui pourrait ressembler à une pensée rationnelle.

Rien de neuf, dira-t-on, Donald Trump ne parle pas à l’intelligence des Américains mais à leurs tripes. En fermant les frontières et en suspendant la délivrance des «cartes vertes» de l’immigration légale, il a une nouvelle fois désigné son adversaire, qui est celui de son électorat : l’étranger, responsable de tous les maux, personnifié cette fois par le «virus chinois», forme inédite d’immigration clandestine. Voyant l’effet désastreux de sa sortie javellisée, il a déclaré sans rire qu’il renonçait à ses points de presse quotidiens, «qui lui font perdre son temps».

Accablés, beaucoup d’Américains terminent le rappel de ces exploits par cette formule résignée : «Et le pire, c’est qu’il sera réélu.» C’est peut-être là que quelque chose a changé. Comme si la parabole du désinfectant était la goutte d’eau de Javel qui fait déborder le vase. Plus de 90% des Américains ont répondu aux sondeurs qu’ils se garderaient bien de toute tentative d’ingestion de produit de ce genre – ce qui tend à montrer qu’il leur reste un peu de bon sens. Mais surtout, les enquêtes d’opinion enregistrent, pour la première fois depuis longtemps, une baisse de la popularité du Président. Alors qu’en général les crises resserrent les rangs autour de la Maison Blanche, la moyenne des sondages réalisés aux Etats-Unis montre que 52% des Américains ne lui font pas confiance, même s’ils sont toujours 43% à le soutenir. L’opinion dans tous les sondages soutient les mesures de protection prises par les gouverneurs et désavoue l’irénisme erratique du Président. Plus inquiétant pour lui : dans trois des Etats qui lui ont assuré la victoire en 2016, il accuse désormais un retard de plusieurs points sur son adversaire Joe Biden, alors même que l’ancien vice-président reste plutôt discret dans la crise. Les démocrates font bloc derrière leur candidat et se souviennent que Trump, quoique très légalement élu, était minoritaire en voix face à Hillary Clinton.

Rien n’est joué, bien sûr : Trump jouera à fond la carte anti-establishment en dénonçant la coalition des héritiers d’Obama et Clinton, expression d’une Amérique progressiste, voire socialiste, qui rassemblerait les bobos de la côte Est, les babas de côte Ouest et les minorités, contre le vieux pays profond, blanc et populaire, argument qui avait fait mouche en 2016. Mais sa gestion calamiteuse du coronavirus entame son crédit et le surgissement d’une grave crise économique et sociale le prive de son principal atout dans la campagne. Pour la première fois, ce président fêlé voit apparaître une fêlure dans sa popularité. Ce qui peut changer la donne en novembre prochain.

Laurent Joffrin directeur de «Libération»