Boycott des produits français : le Maghreb aussi ?

Alors que les appels au boycott des produits français se multiplient dans le monde musulman à la suite du discours du président Emmanuel Macron, le mouvement ne prend que timidement au Maghreb.

Le mouvement est parti des pays du Golfe. De Koweït et du Qatar surtout, où le 23 octobre plusieurs enseignes de grande distribution ont retiré les produits alimentaires français — fromages, confitures, etc. — de leurs étals.

En cause : le discours du président français Emmanuel Macron promettant de ne pas renoncer aux caricatures du prophète Mohammed, lors de la cérémonie d’hommage à Samuel Paty le 21 octobre.

« Atteinte délibérée à l’islam et ses symboles »

L’Université du Qatar a également annoncé le report de la semaine culturelle française après « l’atteinte délibérée à l’islam et ses symboles ». L’Organisation de la coopération islamique a, elle, dénoncé « les propos de certains responsables français (…) susceptibles de nuire aux relations franco-musulmanes », quand Nayef Falah Mubarak Al-Hajraf, le secrétaire général koweïtien du Conseil de Coopération du Golfe, a pointé les « déclarations irresponsables » du président français sur « l’islam et les musulmans ».

Le ministère français des Affaires étrangères a, lui, a appelé les gouvernements des pays concernés à faire « cesser » les appels au boycott, lesquels « dénaturent les positions défendues par la France en faveur de la liberté de conscience, de la liberté d’expression, de la liberté de religion et du refus de tout appel à la haine ». Sur les réseaux sociaux, le hashtag #Boycott_France_Products a ainsi beaucoup circulé ces trois derniers jours.

AU MAGHREB, LES AUTORITÉS ONT VERTEMENT RÉAGI AUX PROPOS DE MACRON, ET À LA REPUBLICATION DES CARICATURES DU PROPHÈTE

Au Maghreb, les autorités ont également vertement réagi aux propos d’Emmanuel Macron. Ou plus précisément à la republication des caricatures en question. Le ministère marocain des Affaires étrangères a publié un court communiqué le 25 octobre dans lequel il « condamne vigoureusement la poursuite de la publication des caricatures outrageuses à l’islam et au Prophète ».

Pour le ministère, ces caricatures « reflètent l’immaturité de leurs auteurs, et réaffirme que la liberté des uns s’arrête là où commencent la liberté et les croyances des autres ». Le chef du gouvernement Sâadeddine el-Othmani a lui aussi publié le communiqué sur son compte Twitter. Pour autant, rien à signaler pour l’instant du côté du boycott des produits français.

« Nos clients français sont en alerte, mais le mouvement est pour le moment limité au Moyen-Orient », explique Moncef Belkhayat, l’ancien ministre de la Jeunesse et des Sports qui se consacre maintenant exclusivement à ses affaires, notamment comme président du groupe de communication WB Africa.

Dans plusieurs filiales marocaines de marques françaises, la consigne est « de ne pas bouger pour le moment », nous explique une cadre, « vu que le mouvement n’a pas encore pris d’ampleur ici [au royaume]. Rien ne sert de s’affoler et de communiquer maladroitement. »

« Je suis Mohammed, je ne suis pas Charlie Hebdo »

Les appels au boycott, bien sûr, circulent sur les réseaux sociaux marocains. Les sympathisants du Comité commun de défense des détenus islamistes, groupe de tendance salafiste qui avait organisé des manifestations sous le slogan « Je suis Mohammed, Je ne suis pas Charlie Hebdo » en 2015, font par exemple tourner les appels.

Boycott des cosmétiques français, à Koweït City, le 25 octobre 2020.

Au Maroc, les appels au boycott des entreprises françaises résonnent avec les événements de 2018. Un mouvement de protestation contre la vie chère lancé sur les réseaux sociaux avait incité les consommateurs à viser des marques accusées de profiter de leur situation de leaders dans leur marché pour pratiquer des prix élevés. Parmi elles, Centrale Danone, une filiale marocaine du groupe français Danone. Cette année-là, le boycott avait coûté un point de croissance au français.

En Tunisie, à part la justification de l’assassinat de Samuel Paty faite par le député radical Rached Khiari, la position sur le séparatisme adoptée par le président français Emmanuel Macron n’ont eu que peu d’écho. Mais la gronde couvait : il a suffi qu’un autre élu conservateur, Yacine Ayari, allume la mèche en proposant un boycott du sommet de la Francophonie pour qu’une grande majorité de l’opinion lui emboîte le pas et crie haro sur la France.

EL KARAMA A COMMUNIQUÉ EN CONDAMNANT « FORTEMENT LE RACISME ENVERS LES ARABES ET LES MUSULMANS »

Dans un post Facebook, l’élu de la circonscription France Nord en 2019 fustige la France qu’il accuse de « ridiculiser et de mépriser nos croyances et d’imposer des restrictions sur les diverses cultures sur son sol pour des raisons politiques et électorales, loin du respect mutuel».

La coalition islamiste El Karama a, elle, communiqué en condamnant « fortement le racisme envers les Arabes et les musulmans, qui évolue de jour en jour, et qui a atteint son paroxysme en republiant les caricatures françaises insultantes envers le Saint Prophète ».

Pays interconnectés

L’historienne Kmar Bendana dédramatise : « Ce n’est qu’une énième éruption. Alors que nos situations sont différentes, on transpose en Tunisie une problématique française. Nos pays sont interconnectés ; mondialisés avec chacun sa réalité. La crise est dans le retard des élites dans nos pays », estime-t-elle. Les chiffres imposent aussi une réalité : avec des échanges commerciaux de 7,8 milliards d’euros et une communauté de près de 800 000 Tunisiens, la Tunisie est dans une large mesure dépendante de l’Hexagone.

Pour la France, le pays est un allié stratégique dans la région qui justifie, le déblocage, lors de la visite du ministre de la Défenses, Jean-Yves Le Drian à Tunis le 22 octobre d’un plan d’aide de 300 millions d’euros et la fourniture de 500 000 euros d’équipements sanitaires pour lutter contre le Covid-19.

Pour ce qui est de l’Algérie, le Mouvement de la société pour la paix, d’obédience islamiste, a appelé, le 24 octobre « les institutions officielles algériennes, notamment la présidence, à dénoncer les déclarations de Macron et de prendre une position diplomatique, politique et économique adéquate, conformément au serment de respect envers la religion musulmane et sa gloire et dans un esprit de cohésion avec les sentiments des Algériens ». Sans être entendu pour le moment.

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